L’institutionnalisation du sondage risque de tuer la démocratie


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Depuis plusieurs mois, je constate, comme beaucoup de mes amis et de connaissances, l’atmosphère surréaliste et délétère de cette campagne présidentielle. Si les « affaires » de François Fillon, Marine Le Pen et dans une moins mesure les rumeurs sur Emmanuel Macron l’ont grandement nourrie, d’autres facteurs y ont contribué. L’absence du président sortant de la campagne présidentielle (fait inédit depuis au moins 40 ans) ou encore le désaveu médiatique des vainqueurs des différentes Primaires (l’un par une mise en examen, l’autre abandonné par bon nombre de cadres de son parti, y compris le Président en fonction et son ex-Premier Ministre) ont détourné les électeurs du vote et accentué la crise de la représentation.

Mais je veux ici souligner un autre facteur qui pèse sur cette campagne, non moins important : l’impact des sondages d’opinion, réalisés pour la plupart sur Internet, sur le vote populaire. Sur le vôtre. Sur le mien. C’est aujourd’hui une évidence qu’il convient d’analyser.

Qualité des sondages : un faux débat

Il ne s’agit pas ici de taper sur les sondages eux-mêmes : la plupart de ces enquêtes sont menées sur Internet de manière professionnelle, dans le respect d’une méthodologie des quotas éprouvée depuis 70 ans, et sont contrôlés scrupuleusement (on ne peut en douter) par des magistrats neutres de la Commission des sondages. Je n’entrerai pas non plus dans le débat sur la lucrativité des sondages, ni sur l’influence de certaines entreprises sur les sondeurs.

Non, il ne suffit également pas de critiquer les faux sondages qui se glissent ici et là au milieu des vrais, relayés sauvagement sur les réseaux sociaux, et qui ne seraient à eux seuls servir d’épouvantails au déchainement anti-sondage.

Ce que je souhaite mettre en évidence ici, c’est bien la récente « institutionnalisation » des sondages. Ils sont devenus aujourd’hui, et sans qu’un vrai débat ne se soit jamais posé à leur égard, sans que les citoyens aient pu se prononcer pour ou contre eux, un vrai critère de légitimité, autant voire d’avantage que les élections et les sondages le sont depuis des décennies.

Les sondages devenus un vrai critère de légitimité

Il suffit de voir n’importe quelle une de journal, qu’il soit sur Internet, dans les kiosques, à la télévision ou à la radio. Ou même d’écouter le discours de tous les candidats, y compris ceux qui se revendiquent d’une remise en cause du système. Le sondage est devenu depuis plusieurs années un vrai objet politique, et pas n’importe lequel : c’est aujourd’hui le critère le plus utilisé et le plus puissant. Aucun homme politique ne peut aujourd’hui démontrer sa légitimité (ou critiquer celle de son adversaire) sans appuyer son argumentaire par une enquête d’opinion (ou, pour être plus neutre, par plusieurs).

Qui n’a jamais entendu ou lu ces mots, scandés avec autant d’assurance que s’il s’agissait d’un référendum ? : « Plus de la moitié des Français sont d’accord avec moi ». « 65% des chômeurs soutiennent Un tel » ou encore, plus farfelu et dangereusement arithmétique, « si Une telle passe au deuxième tour face à Un Tel, 1 Français sur 2 pense voter Un Tel ». Quoiqu’on en dise, que l’on sacralise ou que l’on critique sa méthodologie, le sondage est aujourd’hui devenu un critère de légitimité incontournable, aidé il est vrai par de nombreux abus de langage.

Le sondage fait même parfois directement concurrence à un autre critère de légitimité, plus ancien et plus traditionnel : le vote. On organise ainsi fréquemment, même parfois dès le lendemain d’une élection, un sondage afin de juger de la « légitimité » d’un élu. En opposant régulièrement (matin midi et soir) sondage et vote, on ne fait pas que remettre en question la démocratie : on jette de la confusion dans l’esprit des citoyens. Car dans une dystopie pas si éloignée de ce que nous vivons aujourd’hui, on en viendrait (presque) à faire confiance d’avantage au sondage d’hier qu’au vote d’il y a plusieurs semaines, mois ou années.

 

Pourquoi nous avons besoin d’eux, et pourquoi nous n’avons pas besoin d’eux

Pourquoi avons-nous besoin d’eux ? Parce que nous n’avons encore rien inventé de mieux pour juger, à un instant T, l’opinion publique. Si le sondage est si puissant aujourd’hui, c’est parce qu’il répond à deux problématiques croissantes et à priori irréconciliables : le besoin de démocratie, et la nécessité d’aller toujours plus vite. Dans un contexte de crise de la représentation et de la démocratie, nous aspirons à toujours plus de démocratie. Là où l’élection n’arrive que tous les cinq ans, le sondage arrive tous les matins avec son café et son fil d’actualités Twitter. Le sondage a réinventé la démocratie en direct, ou plus vulgairement la « twittocratie ».

Pourquoi nous n’avons pas besoin d’eux ? Parce qu’il s’agit en réalité d’une démocratie en trompe-l’œil. Contrairement à une démocratie directe qui consisterait à faire voter, par exemple par Internet, tout le corps électoral, le sondage repose sur l’élaboration d’un panel représentatif, parfois très très restreint (le dernier sondage IPSOS à l’heure où j’écris ces mots repose sur un panel de 900 personnes, soit, 0.0025% du corps électoral) de personnes donnant une indication de leur vote futur par téléphone et aujourd’hui souvent sur Internet. Au-delà du nombre de personnes interrogées, il est important de rappeler que les sondeurs eux-mêmes se gardent bien d’assimiler leurs enquêtes à une prédiction (ceux à qui bénéficient les sondages le font pour eux). L’un des inventeurs du sondage politique et fondateur de l’IFOP, Jean Stoetzel, disait lui-même dès 1943 : «  [Le sondage] porte en effet sur des éléments souvent éphémères, insincères, vagues ou incompréhensifs et de surcroît traités par des enquêteurs dont la neutralité n’est pas toujours assurée. De plus, sur le fond, l’enquête va à l’encontre de la règle-postulat en sociologie, “à savoir que la motivation consciente de nos actes n’a rien à voir avec leur véritable causalité”. En résumé, il rappelle que si une enquête d’opinion est un baromètre qui peut avoir son utilité, il ne peut se comparer à un un vote direct, définitif, personnel et intime.

 

 

L’œuf ou la poule : l’opinion fait-elle le sondage, ou le sondage fait-il l’opinion ?

Le poids du sondage n’est aujourd’hui plus que dans le discours. Depuis cette année et pour la première fois dans l’histoire, les enquêtes d’opinion ont été un critère pris en compte par le CSA pour déterminer l’équilibre du temps de parole médiatique des candidats à la présidentielle. Comprenez : plus votre score est bon dans les sondages, plus on vous verra dans les médias. Un principe qu’a d’ailleurs repris tel quel TF1 dans l’organisation décriée du premier des 3 débats prévus à l’approche des élections présidentielles. Fort heureusement, ce principe n’a pas été repris pour les débats suivants, mais il continue de l’être dans la priorisation quotidienne des informations.

Paradoxe mathématique simple : si on admet que la chance de gagner des candidats dépend en grande partie de leur couverture médiatique (évidemment, comment voter pour un candidat qu’on n’a jamais vu ?), et que cette même couverture est déterminée par les sondages, alors on admet que ce sont les sondages qui déterminent les favoris. On m’arguera que les sondages eux-mêmes sont censés être le reflet de l’opinion. Mais même si on accepte ce scénario, nous sommes devant un cas d’école de serpent qui se mord la queue : le sondage émanant de l’opinion choisirait des favoris, qui seraient dès lors plus visibles dans les médias, qui dès lors seraient évidemment plus cités par les sondés. Quelle que soit la manière de voir la chose, on ne peut nier l’impact direct ou indirect des sondages sur le vote.

Alors que faire ?

Comme je le disais en introduction, il serait fort mal venu de critiquer le principe même du sondage et de l’enquête d’opinion. Au même titre qu’il serait vain de vouloir changer l’usage médiatique qui en ai fait : nous n’avons rien inventé de mieux, et c’est le combustible le plus apprécié et le plus puissant des médias, d’autant plus dans le cas des chaînes d’information en continu. J’aurais également pu me pencher sur la dramatisation de l’élection que permet le sondage (en mettant en scène des favoris, le « combat » médiatique devient plus intense, et donc plus intéressant à regarder), mais je m’en garderais bien.

Nous ne pouvons rien contre les sondages. Mais nous pouvons éviter que ces derniers influencent notre vote et distorsionnent notre démocratie. Que vous soyez de gauche ou de droite, du centre ou des extrêmes, que vous votiez pour un des prétendus « favoris » ou pour un des prétendus « petits candidats », votre vote est et doit rester l’émanation de vos affinités et de vos convictions profondes et intimes. Il n’y a rien de pire pour un électeur que de se voir dire de voter « utile » au nom d’un sondage, si ce n’est peut-être que de ne pas aller voter tout court, désabusé par une élection jouée d’avance. De grâce, respectons la démocratie, c’est encore ce que notre pays a de plus précieux.

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