Nostalgia – Chapitre 1


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Marina Rochtcha

Primidi 21 Yield, 21h45

 
Onze jours standards s’étaient écoulés depuis l’émission. Frank Kreager, l’homme le plus recherché de l’Univers, était là, au milieu d’une foule dense. Autour de lui,  beaucoup étaient ceux qui avaient assisté à l’émission et, pourtant, aucun d’entre eux n’aurait pu le reconnaître physiquement. Sa célébrité n’avait d’égale que son anonymat. Personne ne prêtait attention à lui, et, en vérité, il ne prêtait pas plus attention à eux. Il était immobile, et si son corps semblait fonctionner et éviter les passants par instinct, son esprit était déjà loin. Déconnecté.

 

 

Des neurophysiologistes avaient établi des siècles auparavant que l’esprit humain se déconnectait de la Réalité en moyenne une fois toutes les sept minutes, l’intensité et la durée variant suivant les individus : on avait alors appelé cela vulgairement, et surtout dans le milieu scolaire, le syndrome de « l’inattention ». Pourtant, cet état cérébral inédit, à mi-chemin entre conscient et inconscient, était une source d’un grand pouvoir, fût-il maîtrisé. Car là, au cœur du cerveau humain, entre le thalamus et le cortex préfrontal, les perceptions humaines, depuis la vue jusqu’à l’odorat, étaient ralenties au point de frôler le sommeil. Dans cet état second, qui ne durait généralement que quelques millisecondes, le temps et l’espace étaient déformés, figés.

Frank Kreager avait le pouvoir d’entrer et de sortir à sa guise de cet état de conscience. Cette capacité que beaucoup jugeraient surnaturelle lui était venue, disait-il, d’une longue et éprouvante vie solitaire dans l’espace, l’environnement le moins mouvementé, le plus fixe qui existe dans tout l’univers. Rester enfermé des mois durant dans une boite de conserve avec pour seul panorama l’univers infini avait, sans aucun doute, altéré, au niveau physiologique, la vitesse de transmission de ses perceptions. Et, avec le temps et un usage abusif de psychotropes, cette aberration scientifique était devenue son plus grand pouvoir. Le pouvoir du prédateur.

Maître du Temps, il pouvait ainsi figer et analyser le moindre mouvement ou odeur ; et cela lui procurait un plaisir indicible autant qu’un pouvoir incomparable sur ses adversaires. La beauté nacrée d’un lever de soleil, le parfum volage d’une femme, le geste menaçant d’un ennemi, devenaient, dans cet état de déconnexion, atemporels et bénins. Il lui arrivait alors de s’abandonner complètement et de ne se reconnecter que des heures plus tard, épuisé, mais rassasié. Comme tout sentiment de toute-puissance, il en était devenu dépendant, à tel point qu’il préférât à l’âpre Réalité le mirage délicieux — mais non réel, au sens humain du terme — de la Déconnexion.

Les revers de ce pouvoir quasi divin étaient toutefois multiples. La concentration nécessaire pour se déconnecter et se reconnecter lui demandait, en fonction de la durée et de la précision, une énergie colossale, ce qui n’était pas forcément idéal dans une situation de combat ou de survie. Il était également devenu intoxiqué à de nombreuses drogues lui permettant d’accélérer la déconnexion, provoquant des effets secondaires et une addiction sévère. Enfin, et c’est ce qui le tourmentait plus que tout, bien plus que les drogues et la fatigue, un usage immodéré de ce pouvoir l’avait privé d’une des facultés humaines les plus importantes : se souvenir de ses rêves. Il avait beau être l’homme le plus souvent à mi-chemin entre conscient et inconscient, ce dernier se refusait désormais à lui, fermé comme une huître, inviolable. Ironiquement, le Maître du Temps était aussi l’Homme-sans-rêves.

 

 

Frank se reconnecta.

Les filaments carbonés devant ses yeux se muèrent en silhouettes humaines à mesure qu’il revenait à lui. Des milliers de gens s’affairaient et s’entrecroisaient, les uns chargés d’achats, les autres qui ne tarderaient pas à le devenir. Tous répétaient leurs gestes quotidiens et agressifs, affairés et chargés de paquets de toutes sortes, tels des fourmis travesties en êtres humains.  Cette agitation ne le surprit pas. Depuis des siècles, le Grand Bazar Rochtchien vivait ainsi : sur des dizaines de kilomètres de rues basses et de ruelles étroites, commerçants et vendeurs à la sauvette  aguichaient le client potentiel à grand renfort de cris et de gesticulations. La densité et la pollution suffocantes du quartier ne semblaient pas repousser les acheteurs, qui se pressaient par millions pour acheter certaines épices et pièces détachées qu’ils ne trouveraient nulle part ailleurs à 1kparsec[1] à la ronde. C’était de surcroît Primidi, le premier et le plus important jour de la décade.

Il se massa la nuque, sentant quelques os craquer sous la pression de ses doigts. Cherchant à tâtons son paquet de cigarettes, il en alluma une et recracha la première bouffée sans l’inhaler. Il regarda quelques instants la fumée se diffuser lentement dans l’air brûlant, dessinant des arabesques et des sphères grises jouant avec la lumière. La cigarette était un rituel immanquable après chaque déconnexion un peu trop longue, une façon d’accepter en douceur le retour à la Réalité. Le vrai tabac était devenu rare — les usages virtuel ou artificiel, moins nocifs, lui avaient été préférés  —  et il n’en savourait jamais assez le goût.

Levant la tête, il remarqua ce qui l’avait ramené à l’état de conscience malgré lui : sur le panneau levmag géant flottant à plusieurs centaines de mètres au-dessus des rues du bazar,  le flux continu de messages publicitaires et de nouvelles de la guerre avait été interrompu par un texte en langue commune se répétant en boucle :

« Dans quelques heures commencera la Commémoration solennelle de la destruction de la Terre. Un hommage universel sera rendu au Parc du Souvenir par… »

Frank détourna les yeux de la fin du message et se fraya un chemin à travers deux vendeurs. Il n’était pas intéressé par ce communiqué. S’il l’avait été, il aurait été amusé qu’on rende hommage à une planète disparue il y a plus de deux siècles, tandis que des dizaines d’autres sphères anonymes étaient probablement vaporisées en ce moment même à l’autre bout de l’univers.

 

 

Il marcha pendant près d’une heure à travers la masse labyrinthique et fétide du Bazar, à la recherche de la boutique idéale. La tâche était ardue, tant les devantures se suivaient et se ressemblaient. Enfin, il franchit le palier de l’une d’elle, dont le panneau indiquait « I.A débloquées à prix cassé » en hébreu. La propreté et le calme de l’endroit contrastaient avec le chaos délétère du dehors. Le propriétaire était un homme voûté et usé par l’âge, qui n’avait visiblement jamais eu les moyens de se payer des compléments anti-vieillesse. A vue d’œil, Frank lui donnait soixante-dix ans. Ses yeux brillèrent de malice quand il entra.

— Bonjour l’ami ! lança le vendeur. Si t’cherches une I.A pas chère, t’es entré dans la bonne boutique. J’ai tout c’qu’il te faut : ludiques, exerciseurs, simulateurs. J’ai même reçu dernièrement une éroia, calable dans n’import’ quel eroïde. D’ailleurs, j’en ai également quelques-uns d’occaz’. »

Frank éclata d’un rire franc à l’idée que des androïdes sexuels puissent être vendus d’occasion, que les autorités rochtchiennes le tolèrent, et pire, que certains clients en soient volontairement preneurs. L’action de rire termina de dégourdir ses muscles endoloris par la déconnexion prolongée. Il se sentait revigoré.

— Non non, ils sont en bon état et nettoyés et tout hein, va pas t’imaginer des trucs pas nets l’ami, continua le vendeur. J’m’appelle Rong, et j’fais que de la qualité. Dis-moi c’que tu cherches, j’parie que j’l’ai. Il n’y a pas un marchand sur Marina qui soit plus fourni que moi. Je suis livré d’partout dans c’secteur galactique.

— Je cherche un modèle plutôt spécifique, répondit Frank en montrant la montre ADN à son poignet. Une multIA, de septième génération, capable de navigation interstellaire, et exfiltrée. »

Le vieil homme ouvrit de grands yeux en entendant cette demande. Après plusieurs secondes d’incrédulité silencieuse, pendant lesquelles son regard papillonnait entre la montre et le visage de Frank, il s’écarta poliment de son comptoir, gêné, et disparut derrière un holomur blanc immaculé. Il était de toute évidence rare qu’un client lui demande une intelligence artificielle de ce calibre – en tout cas, plus rare qu’un androïde sexuel d’occasion…

Frank était sur le point de changer de boutique lorsque Rong traversa à nouveau son mur abstrait, tenant avec assurance une clé ADN à la main. Il semblait partagé entre l’embarras d’avoir pris Frank pour un client ordinaire, et la conviction que cette vente lui serait fructueuse au-delà de ses espérances. Sa voix se fit alors plus grave, et son phrasé nettement plus soutenu – quoique maladroit.

— Voici, monsieur, ce que j’ai de mieux. Dix exaqubits, 1025 opérations par seconde. Cette poupée n’aura aucun problème à naviguer votre vaisseau, et même cela, ça ne devrait pas trop la faire suer. Elle est à vous pour quinze millions de crédits, monsieur, ce qui, je vous l’assure, est tout sauf du vol. Et comme vous êtes mon meilleur client depuis… longtemps, prenez-donc un eroïde en cadeau.

— Adjugé, et gardez l’androïde. »

 

 

Un vieil appareil militaire reconverti en sherut permit à Frank de quitter le quartier du Grand Bazar, en compagnie d’une centaine de commerçants, d’une dizaine de soldats en permission, et de quelques rares pèlerins. Les répulseurs magnétiques eurent bien du mal à soulever les quelques tonnes jusqu’à l’altitude nécessaire, et le bang sonique ébranla légèrement la carlingue de l’engin lorsque ses turbo réacteurs le firent accélérer à Mach 1.  Le tueur à gages se contenta pour le reste du trajet du silence et de la vue depuis la baie vitrée latérale. Sous ses yeux, les petits immeubles du Bazar laissèrent bientôt la place à une forêt versicolore de gratte-ciels érigés sans ordre apparent.

Marina Rochtcha était une œcumenopole, une cité-planète. A défaut de place et surtout de pouvoir faire mieux, les autorités juives qui l’avaient construite il y a plusieurs siècles avaient peu à peu investi toute la surface de la petite lune aguilaire. Dans le grand rush du début de l’ère coloniale, l’urbanisme planétaire était encore une science balbutiante, et beaucoup de planètes colonisées à cette époque avaient en commun ce paysage bigarré. Dans le ciel, le trafic était plus ou moins comparable : aucune route aérienne n’avait été prévue pour les vaisseaux, et les divers sheruts, drones et autres aéronefs s’entrecroisaient dans un joyeux vol de mouches. De temps en temps, le passage d’un suborbital ou d’un interstellaire laissait un vide dans le ciel, jamais pour très longtemps.

L’IA conductrice annonça le terminus de la Ligne B5 une demi-heure plus tard, tandis que le vaisseau se posait sur le « H » de l’Hôtel Sheraton, un immeuble de style précolonial construit idéalement en plein cœur du Quartier du Temple, poumon politique et religieux de la planète.  Frank choisissait toujours les meilleurs établissements, même s’il n’y restait rarement plus qu’une nuit. La pratique de son métier nécessitait de lui qu’il soit dans les meilleures conditions physiques et psychiques.

Fatigué, il contacta avec sa montre le standard de l’hôtel qui lui communiqua instantanément le numéro de sa chambre. Dans le hall, il croisa le regard bridé d’une jeune locale au visage refait, qui soutint son regard et l’appuya d’un sourire aguicheur. Il était rarement étonné de plaire, même si le sentiment était très peu souvent réciproque. Frank était, en plus d’un des esprits les plus stupéfiants de son temps, un homme plus attirant que la moyenne : un visage trentenaire, couvert d’une barbe de trois jours ; des traits fins, sertis de deux yeux bleus saphir ; un teint bronzé par de longues années d’exposition à des centaines de soleils de toutes tailles ; des cheveux blonds foncés et coupés plus courts que la mode impériale de l’époque ; un corps musclé et sculpté par le temps,  et une carrure robuste sans être trop trapue. Mais, plus que tout, Frank était prisé par les femmes pour deux raisons : sa taille, dépassant le mètre quatre-vingt, était supérieure à la plupart des  hommes de son époque qui grandissaient sur des mondes à gravité 1.1 ou 1.2g ;  et son phénotype, que l’on aurait qualifié plusieurs siècles auparavant de caucasien, était dépourvu des caractères asiatiques présents dans plus des trois quarts de ses congénères. Pour elle, il était exotique, et donc désirable.

Dans d’autres circonstances, il aurait peut-être séduit cette femme en lui offrant un verre au bar de l’hôtel et en s’inventant en quelques minutes une vie passionnante qui l’aurait amenée dans son lit. Son seul fantasme à l’heure actuelle n’était toutefois pas la chaleur d’une femme, mais le confort d’une suite quatre étoiles.

 

 

Tandis que l’Humanité dans son intégralité galactique  assista ce soir-là à la commémoration de la destruction de la Terre, Frank Kreager savoura un bain brûlant, une cigarette dans une main, un verre de vin rouge dans l’autre. Et lorsque retentit depuis l’écran mural de sa salle de bain la mélodie de La Fin des Temps de Lenar Cook, il plongea la tête sous l’eau. Et il se déconnecta.

 


[1] 1kparsec équivaut à 1000 parsec, soit environ 3262 années-lumière

 

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