Nostalgia – Chapitre 2


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Nova Terra

Le lendemain, 6h45

 
—  Ou êtes-vous, à présent ?

Adam était allongé dans un fauteuil de cuir de style précolonial, le regard braqué sur un écran dont la surface occupait tout un mur du cabinet. Ses yeux mi-clos suivaient instinctivement un point lumineux faisant des va-et-vient sur la surface de graphène.

—  Ou êtes-vous, à présent ?, insista la voix lointaine.

—  Je suis dans le cockpit, se sentit répondre Adam, étourdi. Il fait de plus en plus froid. Les systèmes de survie lâchent les uns après les autres. Le métal commence à couiner.

—  Que faites-vous ?

—  Je demande à Zachary de prendre le contrôle manuel et d’essayer de rejoindre le point de Lagrange L3 entre la planète Jizan II et sa lune. C’est jouable. Pendant ce temps, j’envoie une dernière transmission à la force jizanienne.

—  Et comment vous sentez-vous ?, insista la voix.

— Etrangement, bien. Je sais que nous avons de grandes chances de mourir, mais je reste calme.

— Et… Zachary ? Comment se sent Zachary ?

— Pas aussi bien que moi. Il pense à ses enfants. Je me dis que les enfants sont une bénédiction autant qu’un fardeau : vous êtes condamnés à vous inquiéter pour eux. Je suis content de ne pas en avoir.

— Concentrez-vous sur Zachary.

— Sa détresse inonde littéralement le lien télépathique. Du coup, je ne sais plus trop si je vais bien, s’il va mal, ou si c’est moi qui vais mal.

— Pourquoi ne coupez-vous pas la synchronisation ?

— Je ne sais pas. Je sais que c’est la procédure en cas de stress aigu, mais d’un autre côté, c’est rassurant. Il n’y a rien de plus intense que de partager les pensées de quelqu’un, vous savez. Et puis, j’essaie de l’apaiser. Ah, voilà, nous avons perdu la propulsion droite. Nous dérivons dans l’espace, à présent. Nous n’atteindrons pas le point de Lagrange, c’est cer…

Adam se sentit revenir à lui et se redressa brusquement, comme si on l’avait débranché d’une simulation militaire. La voix s’était tue et, face à lui, le point lumineux avait stoppé sa course sur l’écran. La pièce était plongée dans une pénombre bleutée alimentée par la lumière de deux holosculptures antiques disposées près de la porte. Ces dernières étaient sensées représenter de très anciens scientifiques terrestres, mais Adam n’avait jamais ressenti le besoin de demander leurs noms. Dans le coin de sa vision périphérique s’afficha le texto qui l’avait réveillé. Merde.

— Je n’aime pas ces interruptions, énonça de manière étrangement calme la voix. Nous avions convenus que vous éteindriez votre implant cérébral lors de nos séances. C’est très impoli.

— Et c’est ce que j’ai fait, s’excusa Adam en se massant machinalement le tympan dans lequel se cachait le moteur cilien qui alimentait son implant.  Il se réactive de lui-même lorsque je reçois des messages du boulot. C’est la procédure. Désolé, Docteur Sándor.

La psychanalyste fit mine de bouder, les yeux plissés, et tapa deux fois dans ses mains pour rallumer les néons polymériques du plafond. Le geste fit balancer sa poitrine opulente d’une manière sensuelle qui réveilla complètement Adam. Dans la poche gauche de son jogging, il trouva une gomme à mâcher à la caféine.

— Si je ne vous connaissais pas mieux, je dirais que vous n’accordez pas une grande importance à ce traitement, ironisa le docteur Sándor tout en griffonnant quelques annotations sur sa tablette. Mais, évidemment, ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ?

Adam se leva et fit quelques pas dans le cabinet qui lui était devenu aussi familier que son propre domus. Il s’arrêta devant la fontaine d’eau, se débarbouilla le visage, et se retourna en souriant.

— Je vous vois presque plus souvent que ma femme, docteur. Voilà à quel point je tiens à ce traitement.

La psychanalyste soupira, le regard en l’air, et le congédia sans le regarder.

 

 

Les larges avenues de la Ville des Lumières étaient calmes, presque mortes. Le 22 Yield était un jour chômé presque partout dans la galaxie, afin de laisser à tous le temps de communier et de pleurer la destruction de la Terre. Ou d’aller chez le psy. Le drone d’Adam filait sur la route magnétique à une telle vitesse que les néons publicitaires ne formaient de part et d’autre de l’habitacle qu’une seule bande multicolore. Il commanda à l’IA de bord d’accélérer encore d’avantage, se cala au fond de son siège, et se mit en tête de trouver une chaîne musicale appropriée. Depuis son arrivée sur Nova, il y a six mois, il était devenu dépendant aux programmes musicaux, et particulièrement ceux passant des pistes précoloniales. Celles-ci n’étaient pas particulièrement plus répandues ici qu’ailleurs, mais il avait enfin trouvé le temps de s’y initier convenablement. Son drone, qui lui avait été gracieusement offert par son travail, était devenu son petit havre de paix ou s’adonner à ce plaisir solitaire. Il avait ainsi découvert le jazz et le punk, et même s’il ne comprenait pas la langue antédiluvienne que les chanteurs débitaient avec passion — l’anglais, d’après son implant —, il était enivré par leurs mélodies et tâchait de bredouiller leurs paroles.  Il monta le volume.

 

 

Lorsqu’il pénétra dans son domus, celui-ci était encore plongé dans l’obscurité. Il passa discrètement devant la porte entrouverte de sa chambre, et resta quelques minutes à contempler le corps assoupi de sa femme. La veille, il l’avait invité dans un restaurant horizontien à la mode pour fêter la Commémoration, et elle était tombée malade — probablement une indigestion. Elle resterait alitée encore longtemps aujourd’hui. Il adorait plus que tout la regarder dormir. Il lui semblait que c’était le seul moment où il l’aimait véritablement, et pouvait assumer son amour. Quand elle était éveillée, sa seule présence était comme un défi, un souvenir d’une époque révolue. Endormie, elle redevenait celle qu’il avait rencontrée dix ans plus tôt, celle qu’il avait instantanément désirée. Ah, qu’il enviait son innocence et sa vitalité.

Sous la douche, il s’empêcha de fermer les paupières afin de ne pas succomber au sommeil. Il savait qu’il n’aurait pas le temps de se faire un café, et redoutait que le bruit de la machine réveille Brawne. L’eau noya ses yeux et coula sur ses joues, et il eut la soudaine impression qu’il pleurait à chaudes larmes. Il sortit de la salle de bain, enfila en silence son costume, et reprit la route.

 

 

Sheena is a punk rocker. Sheena is a p…. Uh ? Adam se redressa, alerté par son implant que la programmation musicale s’était tue et que le véhicule s’était immobilisé. Instinctivement, un plan de la ville se matérialisa dans sa vision périphérique, ainsi que l’heure. Il n’était pas encore arrivé à destination ; en fait il en était encore très loin. Il comprit très vite la raison de ce contretemps : devant le drone, à travers la vitre, il repéra une silhouette humaine qui se rapprochait à pied de lui. Il était vêtu de l’uniforme réglementaire bleu marine de la police novienne. Adam ordonna à l’IA de bord d’ouvrir l’habitacle et se leva nerveusement. L’air frais de la nuit lui fouetta le visage. J’ai vraiment besoin d’un café. Voire trois.

— Un problème, officier ? lança-t-il.

— Vos papiers, s’il vous plait, répondit le policier d’un air laconique.

— Il y a un problème ?, répéta Adam sans broncher.

— Vous circuliez à plus de trois cent kilomètres heure, monsieur. La vitesse maximale autorisée dans la Ville des Lumières est de deux cent kilomètres heure. Même les jours fériés.

Adam soupira avec force et bruit. Tout ça pour ça. Il croisa les bras et envoya par télépathie son identification à l’officier. Ce dernier fronça d’abord les sourcils, surpris que son interlocuteur possède un implant cérébral. Puis il blêmît lorsqu’il eut consulté le contenu et l’identification de la transmission.

— Oh ! Oh… je suis vraiment désolé, Inspecteur Cadell, bafouilla l’officier.

— Je vous en prie, répliqua Adam en se rasseyant. Vous ne faisiez que votre travail. Bon courage, aujourd’hui, et bonne fête.

L’habitacle se referma sur lui et le drone fendit l’air. Sheena is a punk rocker. Sheena is a punk rocker now.

 

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