Nostalgia – Chapitre 3


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Marina Rochtcha

Le même jour, deux heures plus tôt

Le réveil sonna à 5h00, heure galactique. Sur Terre, cela aurait coïncidé avec cette période fraiche où le soleil, encore timide, commence à chasser la farouche obscurité et répandre sa rosée. Sur la lune Marina Rochtcha, tantôt soumise à la géante ombre de la planète Aguila II, tantôt délivrée de son emprise, il faisait soleil depuis maintenant 4 jours. Afin de suivre un rythme propice au développement et au repos de l’être humain, les rochtchiens vivaient donc à l’heure galactique, c’est-à-dire à l’heure de Nova Terra. Une voix voluptueuse annonça une température extérieure écrasante de 40 degrés celsius.

Le lit était vide. Le rituel avait déjà commencé. Réglé par une horloge interne déconcertante, le cerveau du tueur avait quitté sa  mise en veille depuis plusieurs minutes.  Le réveil-alarme n’était qu’une vieille habitude, un réflexe inconscient, seule trace d’un passé devenu obsolète. Déjà, Frank commençait sa routine matinale et rythmée, qu’il s’infligeait quotidiennement. Contractant chacun de ses muscles et relâchant chacune de ses pensées, il se vouait à une éprouvante séance d’entraînement afin de chauffer ses fibres musculaires. Puis, allongé, il écoutait les principales informations du jour, quand cela lui était possible, tout en étirant et relâchant chaque partie douloureuse de son corps.  Enfin, une courte douche gelée calmait ses ardeurs tout en évacuant l’acide lactique de ses muscles désormais opérationnels.

 

Les stores se relevaient automatiquement pour emplir la pièce de la brûlante lumière rougeâtre lorsque Frank quitta la salle de bain, décrassé et pleinement réveillé. Il se pencha en avant, la main sur le plexiglas, pour admirer quelques instants le paysage magnifique qui s’offrait à ses yeux. Malgré la climatisation intérieure, la baie vitrée était tiède. Dehors, le ciel était encore calme et vide de tout engin trop sonore. Mais, à terre, des gens sortaient déjà de chez eux et se pressaient dans les avenues du gigantesque Quartier du Temple, partant au travail, hélant les premiers taxis, ou discutant dans la rue. Au loin, le Temple lui-même imposait sa richesse et sa taille. Haut de près de cinq cent mètres, large sur un kilomètre, il était le plus grand édifice religieux du Cercle Extérieur de la galaxie. Ses murailles de style précolonial trompaient l’œil non averti : loin d’être en pierre, elles étaient faites de diborure de titanium et de nanodiamant, deux des matériaux les plus résistants de l’univers. La Tour du Temple, point culminant de l’édifice, était coiffée d’une large frise en or massif, luisant sous le large halo du soleil aguilaire.

 

 

—    Comment dois-je t’appeler ? » demanda Frank. Il s’adressait à sa montre ADN, en lassant machinalement ses chaussures.

—    Le techniste qui m’a programmée sur Nai Pune IV m’a donné le diminutif « Sonya », et mon reprogrammeur n’a pas souhaité le changer. »  La voix était celle d’une jeune femme, comme la plupart des I.A, et elle parlait en langue commune, sans la moindre trace de digitalisation. Un travail d’orfèvre, produit d’un techniste de talent, à n’en pas douter.

—    Ton reprogrammeur ?

—    Rong le vendeur, il n’a pas cherché à dissimuler son identité. Bien que la vente de multIA de navigation à l’usage individuel privé soit très encadrée dans l’Empire, elle est plus libre sur les mondes indépendants comme Marina.

—    Bien, j’imagine donc qu’il a pris toutes les précautions nécessaires, t’a exfiltrée de l’Eos, et que tu n’es pas traçable sur le Réseau quantique.

—    En effet.

—    Bien. Nous réglerons toutes tes fonctions plus tard. Je vais mettre à l’épreuve dès maintenant ta valeur, Sonya. J’ai besoin de localiser les faits et gestes d’un individu, ici, sur cette lune. Je sais qu’il est là. Ah, et j’aurai également besoin d’accéder aux différents plans de la ville.

—    Comme vous le désirez. Et comment dois-je vous identifier ?

—    Je m’appelle Frank. Si tu me sers efficacement, nous allons faire un très long chemin ensemble, Sonya.

 

 

A 5h45, il descendit à la réception de l’hôtel. Le plafond du hall était artificiellement teinté de bleu, sensé rappeler le ciel terrien. De part et d’autres de la grande salle, des robots domestiques nettoyaient encore les traces de ce qui semblait avoir été une nuit agitée. Il effaça toute pensée de son esprit et se fondit dans la foule des lève-tôt énergiques et des couche-tard fatigués. Comme s’il revêtait la peau d’un homme d’affaires peu coutumier des tâches manuelles, Frank afficha un grand sourire maladroit et se mit à clopiner légèrement. Personne ne pouvait se douter que son attaché-case contenait les outils de son art macabre.

— Boker Tov, Mr. Zhukhovsky ! Bien dormi ? Vous n’avez pas trop souffert du bruit en cette nuit de Commémoration ? J’ai bien peur que nos suppresseurs de décibels soient tombés en panne peu avant 23h00. »

Frank se pencha sur le comptoir, gratifia d’un rire simulé l’employée, et lui confia les clés de sa suite.

— Absolument pas. J’ai dormi comme un roi. Je regrette presque de quitter l’hôtel dès aujourd’hui.

— Et nous le regrettons encore d’avantage. L’ensemble des hôtels Sheraton et le Conseil Rochtchien vous souhaitent un bon séjour et un bon voyage. Tzeth’a Le Shalom Ve Shuvh’a Le Shalom ! Le Hitra’ot ! »

Il remercia dans un hébreu volontairement bancal la réceptionniste, et franchit la porte vitrée de l’hôtel. Dehors, le Quartier du Temple redoublait déjà de vie. Il suivit le flot des croyants prenant le chemin de la prière, sentant le soleil rouge brunir sa peau. Lui aussi avait à faire au Temple.

 

 

De manière continue, l’artère acheminait ses milliers de citoyens et de touristes vers l’esplanade du Temple. Là, le flot se déversait soudainement de tous les côtés : si la plupart passait les Murs afin de se rendre à la prière du matin, d’autres gagnaient les nombreux cafés et restaurants où se dégustaient déjà l’houmous et la tchoutchouka. L’air était déjà parcouru d’odeurs d’épices et d’encens. Frank opérait toujours le ventre vide, afin de ne pas accabler sa mission d’un poids supplémentaire. Un plat riche en protéines et en sucre, la veille au Grand Bazar, avait amplement suffi. La réussite de sa mission ne souffrait pas d’un gramme en trop ou d’une calorie en moins.

Parmi la foule de plus en plus dense qui remplissait la place aux dimensions démesurées, le tueur à gages ne remarqua aucun non-humain. Marina Rochtcha faisait figure d’exception parmi les milliers de mondes colonisés par l’être humain : depuis sa fondation, les non-humains n’y avaient jamais été les bienvenus. Cette politique spéciste était d’ailleurs l’une des nombreuses raisons expliquant que la cité-planète, et le système Aguila dans son entier, n’avaient jamais rejoint l’Empire.

Lorsqu’il pénétra enfin dans l’enceinte du Temple, celle-ci était déjà parsemée de plusieurs dizaines de milliers de croyants. Pour ceux qui n’auraient pas la chance ou le temps d’entrer dans le proseuque  lui-même,  les bénédictions matinales seraient retransmises via le gigantesque écran incrusté sur le pan sud de la Tour, dominant sur des kilomètres à la ronde tout le quartier. Pour les plus pressés, l’office serait également diffusé sur le réseau planétaire. Si certains juifs orthodoxes étaient recouverts de leur traditionnel châle de prière, Frank ne faisait absolument pas figure d’intrus : de nombreuses personnes étaient comme lui vêtues d’habits de ville, la prière étant généralement une étape incontournable avant de commencer une dure journée de labeur. Il passait aisément pour un homme d’affaire juif, assez riche pour porter un ensemble de marque, mais assez pieux pour venir pratiquer sa religion avant de travailler.

Assuré de sa couverture, il grimpa tranquillement les marches qui ceignaient l’enceinte et menaient aux arcades ouest. Sa peau fiévreuse accueillit avec plaisir la fraicheur de l’ombre. La foule, déjà investie d’une agitation dévote, n’eut aucune raison de le remarquer disparaître dans les ténèbres. Sha’harit, la prière du matin, commençait.

 

*

 

— Shalom Marina Rochtcha , commença le Grand Rabbin Aaron Nabet devant un parvis rempli de fidèles. Sa voix, pimpante, se répercuta et s’amplifia dans tout le Temple avant d’être retransmise en direct à toute la planète. Imposant le silence d’un geste de la main, le vénérable de cent trente ans avança au bord de l’autel et retint son souffle. Derrière lui, une quinzaine d’autres officiants formaient le quorum nécessaire à la tenue de l’office.

— Loué soit Dieu pour avoir accordé à ses enfants de vivre jusqu’en ce 8 Elul 6846[1], déclama-t-il lentement, les mains et les yeux levés vers le plafond. Loué soit Dieu pour avoir veillé sur ses enfants malgré la destruction de l’Eden qu’il avait préparé pour eux ».

Cette dernière phrase plongea l’assemblée dans une profonde nostalgie. Chacun à sa façon exprima sa tristesse : regards hagards ou braqués vers le sol en signe de deuil, balancements incontrôlés de bustes d’avant en arrière ou paralysies. Les plus mystiques braquèrent leur regard vers l’Arche sainte, cette armoire sacrée placée derrière l’autel, que les plus naïfs tenaient pour le vestige le plus précieux de feu la Terre. Trop pure pour être contemplée, elle était cachée par un rideau blanc tombant du plafond. Durant ces brèves secondes de recueillement, le silence lui-même parut se taire.

Le Grand Rabbin entama ensuite la bénédiction du matin selon la plus pure tradition orthodoxe. Il continua en hébreu la louange à Dieu, puis marcha quelques pas en arrière et procéda à l’ablution du matin. D’abord la main droite, puis la main gauche. Avant de les essuyer, il les leva à nouveau vers le ciel et reprit la prière. Tous les hommes et toutes les femmes l’imitèrent en chœur, comme pour se rassurer. A mesure que l’office durait, les regards se firent plus confiants et moins abattus, habités par la foi.

 

*

 

Frank était tapi dans l’ombre, recroquevillé sur lui-même, depuis de longues minutes. Habitué à se trouver dans des endroits étroits et confinés, et entraîné à se tenir dans des positions inconfortables, il ne souffrait d’aucune gêne et pouvait écouter avec attention la bénédiction d’Aaron Nabet. Jetant un œil sur l’autel et le parvis à travers un interstice dans le bois, il sonda l’assemblée. Lorsque son regard froid et décidé croisa la silhouette du religieux dirigeant l’office, ses lèvres s’agitèrent dans un sourire malsain. Un rictus de plaisir. Il sentit progressivement l’excitation se diffuser depuis son cerveau reptilien et inonder chacun des muscles de son corps. Plissant les yeux, il se déconnecta une ultime fois. Il était prêt.

 

*

 

A quelques mètres de là, Aaron Nabet ressentait une autre forme d’euphorie. Celle que ressentent tous les harangueurs de foule et les faiseurs de discours lorsqu’ils voient leur audience captivée. S’il affichait un visage grave et liturgique exigé par son rang, le religieux à l’âge d’or exultait intérieurement. Le Grand Rabbin n’était pas simplement qu’un illustre praticien de la Tradition : il était un orateur réputé. Maitrisant à la perfection les subtilités grammaticales de nombreuses langues, il savait captiver et réconforter son auditoire. Il avait acquis sa renommée en tant que rabbin sur de nombreuses planètes du Cercle Intermédiaire de la galaxie, dont Nova elle-même, avant de devenir Grand Rabbin, chef religieux de tous les juifs de la galaxie, le couronnement de sa carrière. Tous voyaient en lui un guide, et pas seulement spirituel, qui saurait montrer la voie en ces temps incertains.

Il leva à nouveau les bras au ciel et se retourna vers le rideau blanc qui cachait l’Arche sainte contenant les rouleaux sacrés. Le Sha’harit se terminerait par la lecture publique de quelques passages de la Torah. Tandis que la foule, exhortée par le hazzan, continuait de murmurer des prières en hébreu, Aaron Nabet disparut derrière le rideau et sortit de sa toge brune la clé de l’Armoire Bénie. Caché des yeux de tous, il en profita pour briser son apparence solennelle et s’autorisa un franc sourire solitaire, fier de son impression d’aujourd’hui et de son statut.

Lorsqu’il tourna la clé dans la serrure, il entendit soudain l’Arche lui parler et se figea. La voix était à peine audible, murmure étouffé, mais assez nette pour qu’il distingue chaque mot :

— Tu as raison Grand Rabbin, il faut sourire à la mort, car la mort nous sourit à tous.

Il resta figé.

*

 

Les assistants d’Aaron Nabet échangèrent des regards gênés. La foule ne semblait pas encore réagir, mais cela faisait déjà une longue minute que le vénérable Grand Rabbin avait disparu derrière le rideau pour clore l’office. Dehors, la foule commençait déjà à piaffer. Le service du matin prenait du retard, et l’heure du travail approchait. Plus grave encore, il était considéré comme sacrilège de ne pas terminer les dix neufs bénédictions. D’un geste discret, le quorum  ordonna au plus jeune des officiants d’aller aider leur maître.

Derrière le rideau, l’Arche sainte semblait inviolée, comme toujours. Inquiet, le jeune religieux retira sa kippa et lança des appels murmurés à son maître. La clameur de plus en plus inquiète de l’assemblée fut sa seule réponse. Jetant des regards affolés dans tous les sens, il déglutit. Aaron Nabet avait franchi le rideau. Il aurait été insensé qu’il s’éclipse furtivement par la porte dérobée conduisant aux arcades du Temple. Même s’il avait éprouvé un malaise ou une gêne, il n’aurait jamais abandonné son office, et certainement pas sans prévenir les autres rabbins.

Une folle pensée lui traversa l’esprit. Afin de la dissiper, il ouvrit d’un geste brusque les battants de l’Arche. La vision d’horreur fit céder ses muscles inférieurs, et le pauvre jeune homme fut déséquilibré. Dans sa chute, il tenta maladroitement de se raccrocher au rideau, qui céda sous la pression.  Il termina à terre, à moitié assommé, le visage plongé dans son petit déjeuner, face à des milliers de croyants hallucinés et près de cinquante millions de téléspectateurs ahuris. A l’intérieur de l’armoire, coincé entre les rouleaux sacrés du Livre de Dieu, gisait le cadavre contorsionné et ensanglanté d’Aaron Nabet, Grand Rabbin de Marina Rochtcha, offrant à toute une planète son ultime spectacle.

Mort sur scène. Avec le sourire.


[1] Calendrier hébreu

 

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