Nostalgia – Prologue


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Année 240

Decadi 10 Yield, 21h15[1]

La présentatrice Nuo Richards exultait. Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la courbe de l’audience de son émission, affichée dans un coin de sa vision, ne cessait de grimper depuis quelques secondes. Ensuite, et surtout, parce qu’il lui était donné la chance d’interviewer l’homme le plus prisé de tout l’Univers connu. Durant son long parcours professionnel, elle avait déjà pu fusiller de questions des milliers de vedettes : un nombre incalculable de stars d’opéra et de football, pléthore de héros militaires et de religieux, plusieurs consuls, et même quelques représentants non-humains. Pourtant, elle considérait l’émission d’aujourd’hui comme le faîte de sa carrière, et, pour elle comme pour les spectateurs, un vrai évènement galactique.

Grâce à la magie du réseau quantique, le talk-show se déroulait intégralement en virtuel. Dans la réalité, Nuo Richards se trouvait en fait parfaitement endormie, allongée sur le lit de son grand domus, construit dans le quartier ōrātor de la planète Nova. Dans la réalité, son visage était également ridé par près d’un siècle d’une carrière bien remplie, et son corps flétri par un manque évident d’activité sportive.  Mais sur le réseau, Nuo Richards retrouvait par enchantement toute sa jeunesse et son allant. Elle ne trichait pas beaucoup. A peu de choses près, son avatar virtuel ressemblait à ce qu’elle avait été jadis : un corps svelte, aux formes généreuses, et un visage de femme-enfant surplombé d’une chevelure auburn. C’était elle, la véritable Nuo Richards, en ce qui concernait son public fidèle.

Le plateau de l’émission avait été digitalisé de manière sobre. Un cercle avait été creusé dans une surface blanche étincelante, et six fauteuils en cuir noir disposés tout autour. Nuo Richards était assise dans l’un d’eux, attendant patiemment que le programme débute. A quelques mètres du cercle, une foule virtuelle avait été digitalisée afin de simuler l’ambiance sonore d’une émission réelle.

— Mesdames et Messieurs, bienvenue sur Uplink Live, l’émission mensuelle qui  vous dit tout, sur tout, sans détour. Je suis Nuo Richards, votre hôte, et aujourd’hui, notre premier invité est un personnage singulier. Vous connaissez tous son nom, sa réputation, et son œuvre. Il nous fait aujourd’hui l’honneur de nous accorder une brève interview. Je sais que vous êtes tous au moins aussi excités que moi à l’idée de l’écouter. Mesdames et Messieurs, j’ai le plaisir d’accueillir, le seul et unique … Frank Kreager. »

En face d’elle, le fauteuil de cuir se contracta l’espace d’une seconde. L’instant d’après,  une silhouette anonyme y apparut. Lorsqu’un interlocuteur souhaitait rester voilé, il était d’usage qu’il utilise sur le réseau un avatar générique opaque aux contours grosso modo humains, vide de toute expression particulière. Plusieurs fois, les programmeurs de l’émission avaient tenté de personnifier ces silhouettes, sur le modèle d’acteurs ou de figurants payés dans cet unique but, mais les abonnés avaient jugé que cela faussait l’image qu’ils préféraient se faire de l’invité. On en était donc resté à ces interviews surréalistes avec des ombres virtuelles qu’on appelait, dans le jargon du réseau, les fantômes quantiques.

— Bonjour, Nuo », répondit de manière neutre la voix générique de Frank Kreager, évidemment transformée.

La présentatrice sourit intérieurement. L’audience avait encore bondi à la seule apparition du fantôme. Elle pouvait presque sentir les spectateurs scruter la silhouette et changer frénétiquement leur angle de vue pour ne rien rater du spectacle. Le réseau permettait une quasi-omniscience dont peu se privait d’abuser.

— Frank – je peux vous appeler Frank ? –, reprit la présentatrice. C’est un immense privilège de vous accueillir sur ce plateau. Je vais être franche, je n’ai jamais reçu autant de messages qu’avant cette émission. Près de deux milliards de personnes sont en ce moment connectés à ce programme. Comment expliquez-vous cet engouement ? »

Silence fugace. Le fantôme quantique semblait réfléchir à la meilleure réponse.

— Eh bien, Nuo, pour être honnête, je pense que la Mort a toujours fasciné l’être humain, commença Frank. Le meurtre est aujourd’hui un des seuls tabous qui nous restent. Nous avons dépassé tous les autres, comme la sexualité, la maladie, et même l’inceste, mais l’interdit suprême du meurtre a survécu. Et, aux yeux de tous ces gens qui regardent aujourd’hui votre émission, je pense que je suis celui qui incarne le mieux la transgression de ce tabou. Peut-être même le seul.

— Est-ce ainsi que vous vous définissez ? Le dernier grand meurtrier de l’espèce humaine ?

— Eh bien, peut-être pas le dernier. J’espère que non, en tout cas. Mais le meilleur, sans aucun doute. »

Une première salve d’applaudissements automatisés vint sanctifier ce compliment narcissique. Nuo Richards savait que plus son interlocuteur sur jouerait, plus l’audience serait captivée. Il était un véritable gladiateur des temps modernes, qui avait compris que bien plus que faire couler le sang, ce qui faisait vibrer le public était la mise en scène.

— Frank, s’il y a bien une chose qui marque vos contemporains, c’est votre incroyable efficacité. On dit que vous avez tué plus de mille personnes. Vous confirmez, ou bien est-ce uniquement une facette du mythe que vous construisez autour de vous ?

— Mille cent quatre-vingt-cinq, exactement, Nuo, rectifia Frank. Cela n’a rien d’un mythe. C’est le fruit d’une méthodologie précise, implacable même, et qui ridiculise depuis des années tous les efforts visant à m’arrêter. J’ai atteint les mille l’année dernière, et si vous voulez tout savoir, j’ai débouché une bouteille de champagne. »

La présentatrice consulta subrepticement quelques données visuelles dans sa vision périphérique tandis que les applaudissements retentissaient à nouveau. Il lui suffisait pour cela d’y penser, et son avatar virtuel s’exécutait docilement. Là où, dans la réalité, un implant cérébral capable d’égaler cette prouesse lui aurait – et lui avait sûrement – coûté une fortune, le réseau quantique permettait une liberté grisante.

— Vous êtes recherché dans tout l’Empire pour cinquante chefs d’inculpation, dont meurtre au premier et au second degré, torture, prise d’otages, et même, si je lis bien mes notes… stérilisation forcée et … génocide ? Tant que ça. Permettez-moi, puisque vous avez accepté de répondre à mes questions sans détour, que je vous adresse tout simplement, la question que tout le monde se pose : pourquoi ?

— C’est mon métier, répondit tranquillement la silhouette sans âme. Chacun de nous a un talent particulier qu’il serait triste de ne pas rendre utile. Le mien est la disposition naturelle à éliminer des personnes et, ce faisant, à satisfaire les commanditaires qui ont le désir et les moyens de s’attacher mes services. Le vôtre, Nuo, est l’aptitude à divertir les foules et, ce faisant, à contenter les programmeurs de l’émission qui vous emploie. Vous voyez, nous ne sommes pas si différents que ça, au final. Nous sommes simplement bons dans ce que nous faisons. »

Nouvelle salve d’applaudissements. Tout était programmé pour accentuer l’ambiance tragicomique du talk-show. Nuo Richards éclata de rire.

— Vous ne tuez donc que pour l’argent ?, enchaîna la présentatrice.

— Non, avoua Frank. Cela fait longtemps que mon métier m’a permis d’atteindre  un niveau de vie suffisamment optimal. Je tire mon plaisir de la perfection de mes meurtres, et de la satisfaction de mes clients. »

La luminosité du plateau varia alors légèrement, et les fauteuils vides du plateau se teintèrent d’une touche de bleu ciel.

— Si vous le voulez bien, Frank, nous allons maintenant accueillir des spectateurs afin de réagir à vos propos, reprit Nuo Richards après quelques secondes. Vous vous en doutez, des millions de gens rêveraient de vous poser une question, mais j’ai malheureusement eu la lourde tâche d’en sélectionner deux parmi nos plus fidèles abonnés. Le premier est Matt, enzymiste sur Embu,  du secteur Perseus. Matt, nous vous écoutons. »

Le fauteuil à la gauche de la présentatrice se contracta, et l’heureux élu y apparut bientôt. Cette fois, il s’agissait bel et bien d’un véritable avatar virtuel. Matt était un homme de relative petite taille et au physique quelconque, agrémenté d’une barbe fine lui donnant l’air d’avoir une quarantaine d’années. Evidemment, se prononcer sur l’âge de quelqu’un au vue de sa seule apparence physique était devenu très hasardeux depuis que la science avait inventé la chirurgie plastique et les traitements laminiques plusieurs siècles auparavant. L’aspect inégal de sa physionomie laissait penser qu’il n’avait pas modifié cette dernière lors de la digitalisation. Conscient d’être en direct devant plusieurs milliards de personnes, et peu habitué à une telle mise en scène, l’homme prit une longue inspiration avant de poser sa question.

— Bonjour, Monsieur Kreager. Madame Richards… Je vous remercie de m’accorder la chance de poser une question. J’aurais voulu savoir, heu… tout simplement, pourquoi personne n’a réussi à vous arrêter jusqu’à présent, malgré les dispositifs colossaux déployés depuis ces dernières années ? »

Le fantôme quantique de Frank émit un petit rire étudié. Encore une question qui lui donnait tout le loisir de vanter ses performances. Il n’avait même pas besoin de forcer.

— Bonjour Matt. On ne peut pas les accuser de ne pas avoir essayé, répondit Frank. Malheureusement, ou heureusement, j’ai soit tué, soit épuisé les différents enquêteurs et chasseurs de prime qui ont été envoyés à ma poursuite. Je ne saurais les en remercier assez. Ils sont autant de partenaires d’entraînement qui me permettent de rester en forme physique et mentale. »

Les programmeurs activèrent une nouvelle ovation virtuelle. Nuo Richards attendit que le claquement de mains plus vrai que nature s’estompe avant de reprendre la parole. Elle profita de ces quelques secondes pour analyser les contours de la sinistre silhouette qui lui faisait face. Il avait beau être dépourvu de regard et d’expression, et parler d’une voix digitale sans âme, le fantôme quantique dégageait malgré tout un charisme terrifiant. Toute l’élégance et l’arrogance du tueur à gages le plus célèbre de la galaxie transparaissait à travers les contours flous de son avatar anonyme.

— Merci Matt. Bien, deuxième et dernière question de spectateur, avant que je vous libère Frank. Nous accueillons Sandrine, interne à l’Université Techniste de Nai Pune, du secteur Centaurus. A vous Sandrine. »

A contrario de l’intervenant précédent, tout paraissait faux chez la femme qui se matérialisa dans le fauteuil à sa droite. Tout était parfait, au pixel près : la blancheur de sa peau, la façon qu’elle avait de mouvoir de manière protocolaire sa poitrine et ses cheveux blonds platine, et la coupe cintrée de son blazer gris. Nuo Richards s’imagina avec malice qu’il s’agissait d’un jeune universitaire boutonneux dont le réseau quantique permettait d’exprimer à plein toute l’imagination débordante. Sa question n’en fut pas moins pertinente et rafraichissante.

 

— Bonjour Monsieur Kreager. Entre autres matières, nous étudions la religion, ici, à l’Université de Nai Pune, et notre laoshi vous a utilisé hier comme cas pratique pour illustrer son cours magistral. Selon lui, vous êtes un cas intéressant et controversé, parce que vous êtes une des rares figures célèbres à faire l’unanimité parmi les différents courants religieux. L’Eglise voit en vous une incarnation de l’Ange de la Déchirure, qui annonce la cassure à venir de la matière même de l’Univers. Les Qualiens, quant à eux, vous voient comme le défenseur de la qualia, notamment parce que vous ne tuez que des humains, et jamais de non-humains. Qu’est-ce que vous inspire cette obsession envers vous, et, surtout, êtes-vous vous-même d’une confession particulière ? »

La voix générique de Frank gloussa, comme si le sujet était, à ses yeux, aussi banal que la météo sur la planète Centurion.

— Pour tout vous dire, Sandrine, la religion m’indiffère. Je me sens toutefois flatté d’être la source de tant de prières et de circonvolutions. Quant à moi, je suis profondément athée. Je ne crois qu’en l’espace : sa liberté, son infinité. J’espère que Dieu n’existe pas, là-bas, quelque part, caché derrière une nébuleuse, car croyez-moi, j’aurais beaucoup de comptes à lui rendre. Et je crois qu’il devrait également s’expliquer sur un tas de choses. Quant à la raison pour laquelle je ne choisis que des humains, mes congénères, parmi mes cibles, eh bien, n’y cherchez pas de raison mystique. La vérité est qu’il y a bien assez d’humains dans l’Univers avant de penser à changer d’espèce. Je laisse d’autres que moi tuer les non-humains, et, à ce que je sais, personne ne s’en prive d’ailleurs, en ce moment même. »

 

La luminosité changea à nouveau lorsque la spectatrice disparut de son fauteuil comme par enchantement, apparemment satisfaite de la réponse de Frank. Nuo Richards se pencha en avant et joignit les mains en signe de remerciements avant de conclure.

— Frank, ainsi se termine notre interview. Je vous remercie encore d’avoir accepté de répondre à mes questions, ainsi qu’à quelques-unes de nos abonnés.

— Le plaisir fut mien, Nuo. »

Le fantôme quantique vacilla sur lui-même et disparut pour de bon, accompagné par les ultimes applaudissements. Avant d’introduire le prochain invité, Nuo Richards consulta à la dérobée l’actualisation en temps réel de l’audience, et faillit mordre sa lèvre virtuelle : huit milliards. Huit milliards !


[1] Calendrier ilidien, couramment appelé calendrier galactique

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